Robert Desplat nous reçoit dans son appartement des hauts de Lormont, au quatrième étage d'un immeuble des années 70. Par la fenêtre du salon, la Garonne est là, large et brune, avec les grues de Bordeaux en fond. « Je l'ai toujours sous les yeux », dit-il en souriant. « Ma femme voulait un appartement côté cour pour avoir la paix. Moi j'ai dit non. » Il a 81 ans, une mémoire précise et une façon de raconter qui tient à la fois du conteur et du technicien.
Son père était marinier sur les gabares à moteur qui reliaient encore Bordeaux à Langon dans les années 1950. Robert a grandi entre le fleuve et les coteaux, faisant ses premières sorties sur l'eau dès l'âge de huit ans. « Mon père m'emmenait le mercredi. Pas pour jouer — pour travailler. Je tenais la barre pendant qu'il chargeait. À cet âge-là, la Garonne te paraît immense. Et elle l'est. » À seize ans, il embarque officiellement comme aide-marinier. À vingt-deux, il a son propre bateau, une allège qu'il achète en copropriété avec un cousin.
« Le fleuve, ça ne se raconte pas, ça se vit. »
Robert Desplat, marinier retraité, Lormont
Ce qu'il décrit de la vie fluviale des années 1960 est un monde qui n'existe plus que dans les mémoires. Les quais de Lormont grouillaient encore d'activité : déchargement de sable et de gravier pour les chantiers de construction, remontée du bois, trafic de matériaux divers. « On se connaissait tous entre mariniers de la rive droite. C'était une communauté. On s'aidait. Si quelqu'un était en difficulté sur le fleuve, on s'arrêtait. C'était la règle. » Il parle aussi des femmes : « Mes voisins de ponton, leur femme était à bord avec eux. Elle tenait les comptes, elle gérait les commandes. Sans elle, le bateau n'avançait pas. »
Le déclin, Robert l'a vu venir sans pouvoir l'arrêter. La route a mangé le fleuve, progressivement, camion après camion. « À la fin des années 70, les chargeurs nous disaient : le camion, c'est plus simple, ça va porte à porte. Nous, on livrait au bord de l'eau — ils devaient encore transporter après. » Il s'est reconverti dans la mécanique navale, entretenant les moteurs des derniers bateaux de plaisance et des vedettes de la douane jusqu'à sa retraite en 2006.
C'est sa petite-fille, élève de terminale à Lormont, qui l'a mis en contact avec notre association. Elle avait fait un exposé sur le patrimoine fluvial de la commune et cherchait des sources vivantes. « Elle m'a dit : pépé, tu es une source primaire. J'ai bien aimé ça. » Depuis, Robert a participé à trois séances d'enregistrement oral avec notre équipe. Son récit, augmenté de photographies familiales numérisées et de documents qu'il conservait dans une vieille mallette en carton, rejoint notre fonds d'archives.
Pour notre association, cette rencontre illustre quelque chose d'essentiel : le patrimoine ne se trouve pas seulement dans les musées ou les dépôts d'archives. Il vit dans les appartements des coteaux, derrière des fenêtres qui regardent le fleuve. Nous cherchons activement d'autres témoins — mariniers, ouvriers des chantiers, familles de bateliers — pour enregistrer leurs récits avant qu'il ne soit trop tard. Si vous connaissez quelqu'un qui a vécu cette histoire, faites-le-nous savoir.