Il y a des objets qui semblent avoir renoncé à exister. La gabare Saint-Nicolas était de ceux-là : coque éventrée, membrures pourries, bordés disjoints. Quand elle est arrivée sur le chantier de l'association à Lormont en septembre dernier, plusieurs membres ont hésité. « On ne savait pas si c'était encore sauvable », admet Christophe Maural, responsable technique de l'antenne. Six mois plus tard, la question ne se pose plus.
La gabare est un bateau à fond plat, robuste et peu profond, conçu pour remonter la Garonne chargé de pierres calcaires, de bois de merrain ou de tonneaux de vin. Pendant deux siècles, ces embarcations ont constitué l'épine dorsale du commerce entre Bordeaux et les villages de la rive droite. Lormont, Bassens, Carbon-Blanc : toute une économie fluviale s'organisait autour de leurs allées et venues. La Saint-Nicolas, d'après les archives notariales retrouvées par notre équipe de documentation, appartenait à une famille de bateliers lormontais et transportait principalement des tuiles et des matériaux de construction vers les chantiers bordelais.
« Quand on touche quelque chose de réel, d'ancien, quelque chose change. »
Professeur de génie civil, lycée professionnel de Lormont
Le chantier de restauration a mobilisé une dizaine de bénévoles réguliers et trois charpentiers de marine, dont un compagnon menuisier retraité qui a accepté de transmettre ses savoir-faire traditionnels. Les travaux ont commencé par un diagnostic précis de chaque pièce de bois : sondage au poinçon, photographies systématiques, relevés cotés. Cette phase documentaire est pour nous aussi importante que la restauration elle-même — elle constitue une archive technique que nous versons à notre fonds d'archives.
Les membrures les plus atteintes ont été remplacées en chêne pédonculé provenant d'une forêt gérée durablement en Dordogne, conformément aux techniques d'origine. Le calfatage des coutures — ce travail patient qui consiste à insérer de l'étoupe dans les interstices pour les rendre étanches — a demandé à lui seul quatre week-ends de travail. Ces gestes, transmis de main en main depuis des générations de calfats girondins, sont aujourd'hui rarissimes. Les pratiquer sur un objet authentique, c'est les maintenir vivants.
Des lycéens du lycée professionnel de Lormont ont visité le chantier en mars, encadrés par leur professeur de génie civil. Certains ont mis la main à la masse et au burin sous la supervision de nos bénévoles. « Ils étaient bien plus concentrés que d'habitude », raconte leur enseignant. « Quand on touche quelque chose de réel, d'ancien, quelque chose change. » C'est exactement pour ces moments-là que l'association travaille.
La Saint-Nicolas devrait être remise à l'eau lors des Journées du Patrimoine en septembre. Elle sera amarrée au ponton de Lormont-Plage et ouverte à la visite. Une navigation commentée sur la Garonne est à l'étude, sous réserve des autorisations de la capitainerie. Pour ceux qui souhaitent suivre le chantier de près, des portes ouvertes sont organisées le premier samedi de chaque mois à partir de 9 h 30.